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Le théâtre de rue à Shawinigan : une démarche plutôt qu'une forme ou un genre artistique à en devenir Auteur : Philippe Gauthier, directeur du festival de Shawinigan |
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Est-ce que le "
théâtre de rue " , tel que fortement pratiqué
en Europe et plus particulièrement en France, s'inscrit de façon
significative dans le paysage culturel actuel du Québec ? Nous retrouvons d'un côté le travail souterrain, l'avant-gardisme radical et dévoué de certains groupes ou centres d'artistes en arts visuels, de compagnies théâtrales, d'associations en musique actuelle et électronique, de collectifs en danse ou en langage corporel et de différentes manifestations spécialisées . Cette première affiliation est, notons-le, copieusement plus élitiste dans sa démarche artistique que la seconde, en s'adressant plus souvent qu'à son tour à un public d'initiés. Par le fait même, elle suppose des uvres artistiquement beaucoup plus recherchées. Malencontreusement, elle suggère un mode de création et de diffusion suffisamment égocentrique. Chaque milieu se replie nécessairement sur lui-même et refuse un quelconque rapprochement à l'expression générique des "arts de la rue". Les artisans de ce premier groupe qui tendent quelques activités artistiques en espace ouvert le font essentiellement sous le terme spécifique de la discipline qu'ils présentent. Il subsiste réellement des réserves artistiques et esthétiques envers les "arts de la rue" - considérées comme débraillées, aisées, trop populaires, et ce fort probablement, en partie, à cause de la seconde affiliation. Jusqu'à présent plusieurs de ses artisans ont réussi le défi artistique en espace ouvert - sans forcément avoir fait requête à un diffuseur et/ou à une source de financement public. Il n'y a cependant que très peu d'élus qui ont une audience internationale. De l'autre côté, nous pouvons remarquer le travail honnête et transparent, des saltimbanques, des animateurs et musiciens de rue inconnus vivant par la simple recette d'un chapeau, des fanfares, des parades circonstancielles, des fêtes de quartiers, des événements corporatifs ainsi que des nombreux festivals d'été. Cette seconde affiliation nous semble se reconnaître davantage à travers les " arts de la rue ". Elle s'associe volontiers à cette forme. Pourtant, la plupart de ces compagnies ou petits cercles d'artisans n'ont pas de direction artistique précise ou définie . Leur appartenance se commente simplement par leur nature : ils sont dans la rue. L'espace urbain n'est souvent qu'un prétexte à la représentation, la rue n' est pas la matière même de leur action. Ils sont essentiellement rattachés au secteur de l'animation ou des loisirs. Ils existent en grande partie à cause que leur activité correspond à un marché - fréquemment commercial - en croissance. Nous devons regarder en face les réalités contemporaines des " arts de la rue " au Québec - un manque flagrant de financement ou de moyens provenant des fonds publics, un réseau de diffusion presque fantôme, une pathétique absence de communication entres les différents artisans, une compréhension latente de la part des artistes , une croissance incontrôlable de l'industrialisation du divertissement, un comportement de public trop enclin à vouloir se distraire exclusivement , un manque de reconnaissance, etc. - qui plus souvent nous font couvrir nos visages de nos mains pour les dissimuler et non pour mieux les regarder à travers nos doigts. À partir des nombreuses divergences qui sévissent simultanément entre les deux affiliations, il nous semble presque impossible d'envisager à moyen ou à long terme que les "arts de la rue" au Québec soient reconnus à juste titre auprès de l' instance culturelle ministérielle. Elles s'avèrent ainsi trop complexes à cerner par la discrimination et la pluridisciplinarité qui les caractérisent. Nonobstant cette confusion non-canalisée quoique intéressante, nous retrouvons à Shawinigan une fugace manifestation qui se motive à vouloir fusionner les différentes pratiques hors les murs - élitistes ou non - autour d'une démarche précise et commune. La ville de Shawinigan est située en Mauricie. Elle est née avec l'ère industrielle et demeure depuis en perpétuelle mutation. Une urbanité en pleine mouvance au sein des grandes forêts stoïques. Pendant trois jours, et ce à chaque année, le Festival de théâtre de rue de Shawinigan - FTRS - compulse à devenir un moment d'exploration, de création et de rencontre artistique hors des lieux consacrés, souvent distants des citoyens. Au centre de l'interrelation entre l'art et la cité, il redimensionne le rôle de l'artiste dans un contexte urbain extérieur, en contact direct et continu avec un public diversifié. Dans un esprit de diffusion plus étendue et de décloisonnement de l'art par l'intermédiaire du théâtre de rue , l'esprit du FTRS cite et rejoint celui de la fête populaire contemporaine - sans toutefois encourager un contenu aguicheur et nécessairement large public. Depuis 1997, c'est 350 000 spectateurs qui ont vécu cette ville différemment. Ce sont près de 700 artistes canadiens et étrangers qui ont pris d'assaut ses avenues cachées et ses lieux oubliés. Nous pouvons donc entrapercevoir - à partir de ces derniers propos - que le FTRS semble fortement influencé par les différents événements de " théâtre de rue " internationaux. D'ailleurs, l'organisation invoque que de nombreuses rencontres avec des piliers du genre en France eurent une influence décisive sur son développement. Toutefois , la direction artistique de la manifestion a dérogé de l'interprétation du " théâtre de rue " proprement dit. Par conséquent, il se différencie en quelques points du " théâtre de rue " pratiqué en Europe. L'organisation se bifurque volontairement de la définition que nous attribuons au mot " théâtre ". Les artistes invitées au FTRS se doivent de créer une mise en espace d'un art vivant - peu importe la discipline artistique formulée - en fonction d'un lieu public ou d'un élément urbain spécifique. L'espace public est subséquemment soumis à une certaine forme de représentation, voire de théâtralisation, et parvient à faire de la rue des interstices de réflexion et de jeu, à faire de la cité des décors. Cette théâtralisation encourage les gens à s'arrêter, à réfléchir et à prêter attention aux infrastructures urbaines. L'endroit dans lequel est réalisée ou présentée l'uvre au FTRS n'est donc pas choisi au hasard. Il concorde à un aspect essentiel de cette théâtralisation . La création requiert ainsi à être écrite ou adaptée " sur-mesure ". Elle se doit d'être saisie au présent, elle est en général éphémère, elle n'a pas pour concept de " rendre quelque chose de nouveau présent ", bref, elle doit être appréhendée non en fonction de son achèvement, comme forme finie, mais bien en termes de processus. En fait, l'enjeu du " théâtre de rue " que suggère le FTRS demeure sensiblement le même qu'en Europe, car il consiste lui aussi à créer une oeuvre intrinsèquement liée à la rue par l'esthétique comme par l'histoire, par l'espace scénique et par un dialogue avec la ville. Cependant, la plus grande distinction que nous lui saisissons est qu'il ne recherche pas exclusivement à diffuser du théâtre au sens propre du terme mais plutôt un art contextuel urbain qui se veut polydisciplinaire et accessible. À titre d'exemple, quand un sculpteur conçoit une uvre évolutive en fonction de deux balcons d'un immeuble et que l' habitant de celui-ci fait partie intégrante de la représentation ou de la construction de l'objet d'art , l'espace public est activé et/ou impliqué artistiquement. Par conséquent, ils - l'uvre, l'espace public et le citoyen - sont systématiquement " théâtralisés" devant la confrontation immédiate du regard des spectateurs ou des passants. Le sculpteur n'est pourtant pas ici identifié comme un comédien ou un interprète d'une pièce de théâtre. Il est seulement un " acteur social " qui joue de sa capacité à établir des contacts, à susciter des relations directes en se représentant l'art comme la forme plus avancée d'un " théâtre vivant ". L'organisation
shawiniganaise saisit donc pour l'instant le "
théâtre de rue " comme une démarche artistique
plutôt qu'une forme. Elle
sait pertinemment que d'essayer de bâtir un genre artistique, c'est
prendre le risque de vouloir enfermer les différentes pratiques
concernées. Ici, il s'agit plutôt d'une des possibles perspectives
intégratives et cohérentes des artisans des deux affiliations
pour un développement plus positiviste des " arts de la rue
" au Québec. Si les motivations transparentes de l'événement
sont incontestables, sa route demeure longue à parcourir pour réaliser
entièrement ses ambitions artistiques encore très jeunes
et ainsi voir le " théâtre de rue " prendre une
place importante dans le paysage culturel québécois . |
![]() Louis Champagne Collectif |